La place vacante
29 janvier 2009
Nous divorçons d’un commun accord. Nous irons donc, lorsque nous serons convoqués, chacun à notre tour voir le juge et, à l’issue de cette audience de conciliation, il prononcera le divorce et nous libèrera de la dernière chaîne qui nous retienne ligotés l’un à l’autre. Encore faut-il pour cela que nous ne laissions pas planer l’ombre d’un doute sur notre volonté commune. Je ne comprends pas bien alors qu’elle ait choisi de recourir à son propre avocat, le juge pourrait y voir malice, mais ce n’est pas mon affaire. C’est elle qui a voulu ce divorce, elle agit comme elle l’entend ; c’est elle qui laissera 2000 € à son conseil alors que nous aurions pu mutualiser les frais et apparaître unis dans notre désir d’en finir.
Comme nous avons chacun notre avocat, c’est par les gens de robe que nous communiquerons désormais. Nous pourrions très bien continuer à nous parler comme si de rien n’était. Sans nous voir car, l’un comme l’autre, nous craignons que cela dégénère à nouveau, comme à chaque fois. Bien sûr, dans mon état d’esprit actuel, je dirais qu’il n’y a aucun risque, mais autant ne pas provoquer le destin. Après tout, on ne sait jamais. Il est donc préférable que nous ne nous voyions plus. Mais elle ne ressentait aucune gêne à ce que nous continuions à nous téléphoner. Moi, si. Le simple fait d’entendre le son de sa voix me rappelle non à quel point je l’ai aimée – le philtre s’est évaporé – mais combien notre courte union fut un échec. Un de plus, la liste commence à être longue : explosé, Kasparov (et cette fois, pas par les flics russes), enterré Bobby Fisher (ah bon, c’était déjà fait ?), je joue dans la catégorie de Czentovic.
Comment réagiriez-vous si vous passiez régulièrement du temps au téléphone avec une personne que vous vous interdisez de voir ? Il y a de quoi devenir fou, non ? Pas dans mon cas, je le suis déjà. Le téléphone peut être une promesse, un moyen d’attendre des retrouvailles en se réchauffant de la voix de l’autre, que ce soit une maman, un ami ou l’être aimé. Oui, mais elle n’est plus ni l’un ni l’autre. Le téléphone devient donc un instrument de torture au contact de sa voix, un truc qui m’empêchera d’avancer vers de nouveaux horizons amoureux. Plus de téléphone, les avocats, qu’ils justifient leurs gras émoluments !
Plus de téléphone, plus de Facebook non plus. Pour mieux tourner la page, j’ai effacé la sienne des réseaux sociaux auxquels nous participions (et celles de personnes qui, dans mon esprit, lui sont avant tout liées, même si je les aime bien). Non pas pour qu’elle ne puisse plus se tenir au courant de ce qui m’arrive, mais pour ne pas, moi, perdre mon temps à contempler ses faits et gestes, les photos qu’elle aura choisi de montrer sur la toile, la liste de ses nouveaux amis, comme quand j’étais amoureux ou comme le ferait un ami. Je ne suis plus amoureux et encore trop blessé pour en faire une amie. Elle en a déduit que je l’effaçais de ma vie, qu’elle n’était plus rien pour moi (et rien ne la contrarierait davantage), alors qu’au contraire j’ai simplement voulu lui faire comprendre, à mille lieues d’une idée de « vengeance » dont elle devrait pourtant savoir qu’elle m’est étrangère, que j’étais décidé à ce qu’elle représente un tout petit peu moins de choses pour moi. J’agis de manière moins « stupide » et « puérile », qu’elle ne l’imagine ; en attendant qu’elle publie un guide de survie au divorce (ça paierait son avocat), j’essaye de me sortir de cette histoire avec un minimum de taule froissée, c’est tout.
J’avais envisagé quelque chose de plus radical, songeant même à changer mes numéros de téléphone. Mais il n’y avait pas moyen de le faire chez mon opérateur de portable sans changer d’abonnement, et il en est hors de question car je ne veux pas leur lâcher plus d’argent que ce que je leur octroie mensuellement (tel est le but de leur manoeuvre). Pour le fixe, bah, de toutes façons je déménage bientôt, alors à quoi bon… Enfin bref, ses numéros à elle ne sont plus en mémoire sur mes téléphones, je n’ai rien pu faire d’autre.
Cela ne m’empêche pas de les conserver dans la mienne, d’autant qu’ils ne sont pas difficiles à retenir, hélas ! Et tout à l’heure, alors que j’essayais de retoucher une photo qu’elle m’avait envoyée, j’ai fait une fausse manip’ et perdu cette image. Dommage, c’était justement celle que je voulais utiliser pour mon CV. Un coup de fil pour lui demander de me la renvoyer et hop, l’image a été récupérée (et croyez-moi, je serai prudent désormais quand j’entreprendrai de la retoucher). Acte manqué ? Aucune idée, je laisse le lecteur se faire la sienne et mon psy en juger en dernier recours.
Quoi qu’il en soit, qu’elle ne s’y méprenne pas. C’est pour aller de l’avant que j’essaie de couper les ponts. Si je ne le faisais pas, elle trouverait le moyen de me reprocher de m’accrocher, elle trouve toujours le moyen de me faire des reproches. Elle devrait plutôt se réjouir, se sentir flattée d’occuper dans mon coeur la place vacante qui relie l’amour à l’amitié (et non l’amitié à l’amour, la géographie du coeur est complexe). Je l’ai effacée de mon Facebook, de mon Couchsurfing, de mes appareils téléphoniques mais, même si je désire ardemment passer à autre chose, je n’effacerai pas le souvenir des beaux moments passés ensemble. C’est ça, l’essentiel. Peut-être un jour le comprendra-t-elle.