Rencontre avec moi-même
26 novembre 2008
Il est des rencontres qui peuvent changer votre vie, comme ça, subitement, sans que vous vous y soyiez préparé. Hier après-midi, c’est ce qui m’est arrivé.
J’avais rendez-vous avec une conseillère emploi formation, dans le cadre d’un parcours de (ré)insertion, afin de définir mes attentes, peut-être aussi mes forces et faiblesses. Elle commence par prendre mon CV, jette un oeil dessus, le lève ensuite sur moi : « Vous ne devriez pas être ici vu votre parcours. Il a dû vous arriver quelque chose de grave, votre accident n’était pas un hasard. »
Confondu par tant d’intuition, je décide de la laisser accéder au livre ouvert de mes tourments et de me laisser aller au gré de ses questions. « De toutes vos expériences, laquelle avez-vous le plus appréciée ?
- Celle où, me contentant d’un salaire très bas, j’avais un contact quotidien avec le public, dans une petite structure associative militante. On ne comptait pas les heures, mais c’était tellement gratifiant.
- Vous avez besoin de vous sentir utile. Faites voir l’état de vos recherches d’emploi ? »
Je lui tends alors le tableau de mes recherches, elle paraît surprise de tant d’organisation affichée et, me connaissant, je partage son étonnement. Il y a toutes sortes de réponses à des offres, de candidatures spontanées, d’inscriptions dans une multitude d’agences d’intérim. « La plupart de ces candidatures, oubliez-les. C’est pour des jobs de bureaucrate, ce n’est pas ce que vous recherchez. »
Angela, elle s’appelle ainsi, est épatante. Je n’ai rien à rajouter à ses propos parce qu’ils sont profondément justes. Cette femme me comprend, me connaît, me sait. « Vous devriez essayer de travailler dans l’insertion, vous me ressemblez. Je travaillais dans une autre branche dans laquelle je ne m’épanouissais pas, je l’ai quittée et, par erreur, j’ai été aiguillée par l’ANPE vers un module de formation où j’ai cotoyé des cabossés de la vie. Ma conseillère s’est aperçue de son erreur, mais je lui ai dit que ce n’en était pas une. J’étais à l’aise avec ces publics dans lesquels je me fondais. Ayant fait pas mal d’études et n’étant pas aussi cabossée qu’eux, je me suis fait un peu leur porte-parole face au bonhomme qui organisait la formation, un type très compétent mais humainement un chien. Un jour, il a fait un petit malaise cardiaque. Nous devions avoir une formation ce jour-là. Ma conseillère m’a proposé de le remplacer au pied levé. Ma vie dans l’insertion commençait, il y a douze ans maintenant, et je ne suis pas blasée. Bien sûr ça n’assure pas la fortune, bien sûr il y a une dimension administrative inévitable, des tracasseries, une pénurie de moyens, mais c’est mon truc. »
L’entretien a duré environ une heure et quart pendant laquelle elle a pas mal tenu le crachoir mais, en me parlant d’elle, c’est de moi qu’elle me parlait. Question projet professionnel s’entend. Elle m’a mis en garde contre le risque de résurgence des démons lorsque l’on est confronté à des publics en difficultés. Les souvenirs de nos propres accidents de la vie qui peuvent revenir. Il faut passer outre. Passer outre aussi un caractère « fleur bleue », en tout cas une volonté de dire merde à la hiérarchie, à pointer sa lâcheté et son injustice, qui n’est pas le meilleur moyen d’avancer. Mais qui est la meilleure façon d’apparaître comme un chieur et d’être marginalisé. Passer outre enfin les pressions comptables de certains bureaucrates, qui vous demandent de ne pas consacrer plus d’un quart d’heure à chaque « client » et utilisent un vocabulaire digne d’une société de vente par téléphone qui dénote bien leur conception fort peu engagée et tout à fait mercantile de leur mission.
Ce rendez-vous ne pouvait pas mieux tomber, alors que je suis empêtré dans des interrogations sur mon projet de vie. J’avais besoin de voir dans le regard et dans les dires de quelqu’un une confiance en moi que j’ai du mal à m’accorder. Angela a su donner corps et espoir à mon désir profond de servir, de lutter pour un monde plus juste, à ma volonté presque sacerdotale de venir en aide à ceux qui ont eu moins de chance que moi (ou qui, comme moi, ont transformé les chances qui leur étaient données en autant d’impasses).
Marchera, marchera pas ? Moi seul ai le pouvoir de répondre à cette question. Je suis mon pire ennemi, il faut que j’apprenne à devenir mon meilleur ami.